Ma Bibliothèque Bleue

Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe. Jules Renard

Trophée Anonym’us 2016/2017 – Nouvelle n° 16 : Javel

Logo-Anonym-usNous voici déjà au 16ème texte en lice pour le Trophée Anonym’us, prix unique puisque vous pouvez le suivre en direct, étape après étape, sur la toile, sur le blog dédié, mais aussi via Facebook.
La lecture des textes se fait de manière anonyme, laissant au jury toute liberté.

 

Découvrez dès maintenant la nouvelle n° 16 : Javel 

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Javel

 

Hé, mon ami, on va continuer à chercher, dèh ! Tchoko-tchoko je vais le retrouver, ton fils.

Je n’aurais pas dû dire ça. À l’instant où j’ai vu Narcisse hocher la tête, se servir en silence un autre thé, j’ai réalisé que c’était une erreur. Pourtant, tandis que je marchais vers sa maison, passant tête baissée devant maquis bondés et enseignes de coiffure, j’avais étudié chaque mot. Pesé le pour et le contre. Entretenir l’espoir d’une issue heureuse ainsi que je le faisais depuis des semaines. Ou aider mon ami à accepter. À réaliser, doucement, que peut-être on ne retrouverait jamais Roméo. Qu’aucun des gamins ne dirait plus rien, à présent. Qu’il était trop tard.

Oui, peut-être aurais-je dû lui dire tout cela.

Mais je n’y suis pas parvenu.

Le soleil vertical écrasait nos ombres sur la terre de sa cour. Derrière lui se tenait sa femme, encadrée dans la porte, droite et muette dans son boubou. Cette vision de Narcisse ruiné par la peine, assis sur son petit banc sous le manguier, pour moi c’était trop. Insupportable. On vient du même village, on a grandi dans les mêmes rues du quartier, dansé le coupé-décalé dans les mêmes boites d’Abidjan, dragué les mêmes filles. Il a toujours tout réussi mieux que moi. Quand, le soir, j’enfilais mon uniforme d’agent de sécurité et que j’entamais ma nuit de gardiennage, je l’imaginais en train de vérifier l’état de sa fortune avant de quitter le bureau et de rejoindre sa famille nombreuse. Ou l’une de ses maitresses dans l’entrer-coucher qu’il louait secrètement à Yopougon. Oui, pour moi, Narcisse avait Dieu dans sa poche. Il ne pouvait rien lui arriver. Le voir comme ça, ça me rongeait le cœur.

Alors non, je n’ai pas réussi à lui dire autre chose.

Peut-être aurais-je dû lui rappeler de quoi on parlait. Revenir en arrière. Lui remettre en mémoire ce jour, où, lui et moi, on avait fait la connaissance des microbes. Oui, j’aurais dû commencer par là. Par cette première fois qu’il avait l’air d’avoir oubliée.

Bien sûr avant, il y avait eu les rumeurs, les premiers incidents dans les rues d’Abobo. Mais c’est un soir, au maquis, qu’on a compris de quoi il s’agissait. Un de ces soirs comme les autres, autour d’une bière et d’une table bricolée aux pieds enfoncés dans le sable. Bonne ambiance, bonne musique. On parlait des enfants de Narcisse, il vantait la réussite de Sylvia, l’index levé pour souligner ses mots : Sciences économiques ! Sourire dentifrice, fier comme un ministre. À l’époque, le petit Roméo, il l’évoquait seulement en avalant sa Castel au goulot.

Lui, je le tiens à l’œil ! Il traine trop, je ne voudrais pas il gagne affaire.

Pas plus inquiet que ça, son ventre de comptable pressant le rebord de la table. J’aimais ces moments avec lui, l’impression d’être quelqu’un d’important. Comme si sa fortune, je la partageais un peu. Les clients tout autour nous dévisageaient, sans doute qu’ils nous enviaient, nous prenaient pour des sortes de businessmans. La serveuse venait d’apporter deux nouvelles bouteilles. Elle rinçait les verres quand Narcisse lui a lancé : hé, petite sœur, tu es belle, on dirait princess…

Mais il n’a pas eu le temps de finir sa tirade. Failli tomber de sa chaise tellement il a sursauté.

À l’autre bout de la terrasse, un cri violent.

On s’est retournés d’un coup.

Là-bas, un homme se tortillait dans la terre en se tenant l’avant-bras. Autour de lui, un petit groupe lui lançait des insultes en nouchi. Échange de regards avec mon ami. Une bagarre, imaginais-je. Rien de plus. Jusqu’à ce que la serveuse mette d’autres mots sur ce qui venait de faire irruption dans le maquis. La voix terrorisée.

Les microbes ! C’est les microbes, kèh !!

Accélération, à peine le temps de réaliser. Les agresseurs, une marée de violence entre les tables, la poussière dans leur sillage. Combien ? Dix, douze peut-être. Armés de machettes qui fendaient l’air, de couteaux rafistolés. Une hache, même, trainée dans le sable et projetée en avant pour faire exploser les chaises. Des fous.

Et tellement jeunes.

Mon Dieu, ai-je réalisé. C’est des gamins !

Le plus petit de la bande, pas plus haut que sa lame de sabre, moins de dix ans à vue d’œil. Une horde de gosses déchainés, habillés de rien, jeans et shorts crasseux, terrorisant les clients et les encerclant avant même qu’on les voie arriver. Donne l’argent ! beuglaient-ils. Donne l’argent, là ! Les femmes effrayées leur jetaient billets et bijoux qu’ils fourraient dans leurs poches trouées avant de se précipiter sur la prochaine victime. Les hommes tentaient de s’interposer, mais les armes des microbes volaient plus vite que leurs coups de pieds. Le sang des plus téméraires giclait dans la terre pendant que d’autres prenaient la fuite sur les motos garées dans la rue.

Mais Narcisse, lui, cloué sur place par la rapidité de l’attaque, il n’avait pas bougé.

J’étais tout près de la sortie, j’ai vu quatre gamins fondre sur lui. Les lames brandies vers sa gorge. Donne grosse montre, là ! Sinon tu vas mourir… Même avec trois têtes de plus, Narcisse tremblait. Il m’a jeté un œil paniqué, les mains en avant comme deux boucliers dérisoires. Seigneur, mon ami d’enfance allait se faire embrocher ! Poussée d’adrénaline, regards à droite, à gauche. Faire quelque chose. Au hasard, j’ai empoigné une chaise en plastique. Et je l’ai balancée dans le dos des microbes.

Deux sont tombés à terre, leurs machettes à trois mètres.

Profitant de l’instant de stupeur, Narcisse a couru vers moi. Un gamin a jeté son couteau, entaille rouge vif au mollet.

On a détalé dans les cris des morveux.

Peut-être aurais-je dû expliquer encore une fois d’où venaient ces monstres. Comment en quelques mois ils s’étaient emparés de nos quartiers. Narcisse ne se rendait plus compte, l’inquiétude avait gommé toute lucidité en lui.

Au début, on avait assisté sans réagir à la prolifération des microbes. Les gosses faisaient irruption dans les soirées, sur les marchés. De moins en moins discrets, ils dérobaient en plein jour téléphones portables et francs CFA. Toujours plus violents, les lames rouillées jaillissaient sous les mentons, tranchaient les chairs à la moindre résistance, abandonnant blessés et traumatisés dans la poussière. D’autres groupes sont apparus, l’épidémie est sortie des limites d’Abobo pour se répandre sur tout Abidjan comme une mauvaise gangrène. À Yopougon, à Attécoubé, et même à Cocody. En plus des faits-divers, des noms ont commencé à émerger. Les noms des chefs de gangs, pour entretenir le climat de tension qui montait. Et notamment celui de Pythagore. Le plus dangereux, à ce qu’on disait. On le prétendait protégé par quelque féticheur à coup de sortilèges et sacrifices. Pythagore, un mot qui faisait frémir nos femmes rien qu’à l’entendre. Ils étaient partout et moi, je voyais mon quartier devenir un coupe-gorge, les honnêtes citoyens qui n’osaient même plus sortir de chez eux le soir.

Mon Dieu, ça me faisait mal de constater ça.

Surtout qu’on savait que ces microbes, ils ne sortaient pas de nulle part. Que c’étaient les enfants de la crise qui avait hissé Alassane Ouattara jusqu’au palais présidentiel. Quand les combats avaient explosé après les élections, quand les militants avaient pris les armes pour évincer Laurent Gbagbo, le commando invisible avait recruté à tour de bras. Expérience, âge, origine, on n’était pas regardant. Les mineurs étaient les bienvenus, on les armait sans retenue. Sauf que personne ne se demandait ce qu’il adviendrait de tous ces gosses nourris à la violence une fois Ouattara au pouvoir. Passée la crise et ses trois mille morts, il aurait fallu bien plus que le maigre programme de l’ONU pour les réinsérer dans la société.

Voilà d’où venaient les microbes.

Et à présent, tout le monde passait à la caisse, pro-Ouattara autant que pro-Gbagbo. C’était devenu un vrai business, on racontait que les microbes se faisaient jusqu’à cent mille francs CFA par nuit.

J’aurais dû dire à Narcisse que son fils, je le cherchais depuis des semaines. Que j’avais fait tout mon possible, fouillé chaque quartier. Que maintenant, il fallait peut-être arrêter. C’est terrible de dire une chose pareille à un père, mais c’est bien ce qu’il fallait faire : l’aider à se résigner. Mon Dieu, j’avais pourtant mis toute mon énergie pour trouver le gamin. C’est pour lui que j’avais intégré le comité de vigilance.

Je me souviens du soir où Narcisse m’a annoncé la nouvelle. Dans son salon, les doigts plongés dans un atiéké poulet. Sa femme si vivante réduite au silence, la gorge serrée. Les autres enfants, assis par terre, osant à peine lever les yeux de leurs assiettes. Mon ami a attendu un moment avant d’évoquer le sujet. Et d’une voix éteinte, il a dit ces mots :

C’est Roméo. Ça fait un mois il n’est pas rentré à la maison.

Ce n’était plus le même homme, un peu voûté, un peu perdu. Sa réussite, son orgueil, tout cela avait disparu dans un gouffre d’inquiétude. Parce que les anciens amis de Roméo répandaient une rumeur. À force de trainer dans les rues, il se disait qu’il avait rejoint les microbes. La bande de Pythagore. On savait que d’autres gosses avaient fait cela, attirés par l’argent facile, par la drogue. Oui, c’était possible. Cette pensée m’a traversé l’esprit comme une balle de pistolet. Je revoyais l’enfant, à deux ans, cavalant dans la cour et s’étalant par terre alors qu’on se moquait de lui. Il se relevait toujours avec le sourire, du sable partout sur le visage, et il repartait de plus belle. Il faisait rire tout le monde à l’époque. J’essayais de l’imaginer à la place de ces petites terreurs avec leurs machettes. Seigneur ! Ça me faisait tellement de peine. J’enrageais en moi-même, tout cela devait s’arrêter.

Alors j’ai promis à Narcisse et à son épouse.

Mon ami, on est ensemble. Je vais le retrouver, dèh ! Vrai-vrai je vais retrouver Roméo.

Et je me suis juré de faire ce qu’il fallait pour ça. Mon Dieu, je ne pouvais pas laisser ces terreurs continuer comme ça. Ce quartier, il était à nous, il fallait qu’on le reprenne. Pour nos femmes, pour nos enfants. Pour Roméo.

Alors je suis allé voir le comité de vigilance.

Plusieurs fois je les avais rencontrés, dans cette rue au bord de laquelle s’alignaient revendeurs de puces de téléphones et cybercafés pris d’assaut par les brouteurs. Quatre gars baraqués, patrouillant et jetant des regards sur les côtés, dans les ruelles étroites et boueuses qui se faufilaient entre les murs de parpaings. On traque ces monstres, là, qui terrorisent les honnêtes gens, disaient-ils. On est équipe de désinfection, quoi !

J’ai intégré le groupe de Moussa, ce type qui, une fois, avait fait la sécurité sur un parking avec moi. Un costaud, nerveux comme un serpent. Du soir à l’aube, on sillonnait les recoins d’Abobo. Sifflets en bouche pour se signaler auprès les habitants, armés avec ce qu’on trouvait, on passait de maison en maison pour rassurer les familles. On était populaires, les gens disaient En voilà au moins qui prennent les choses en main ! Pas comme cette police d’incapables qui ne protège que les intérêts du pouvoir ! Parfois on attrapait un microbe, on le tabassait un peu pour se défouler avant de le ficeler et de le remettre aux policiers.

Mais moi, pendant toutes ces nuits de patrouille, je n’avais qu’un visage en tête. Celui de Roméo. Certain qu’il était quelque part, dans un de ces quartiers qu’on écumait. Comme une obsession : trouver le fils de mon meilleur ami. Le tirer de cette horreur dans laquelle il s’était fourré. Je posais des questions, je donnais son nom dès que je pouvais, j’interrogeais ceux qu’on tenait. Il y en avait bien un qui allait me dire où il pouvait être.

J’aurais dû expliquer à mon ami que Pythagore, c’était notre dernier espoir. Que si le chef des microbes ne nous avait rien dit quand on a mis la main dessus, alors aucun autre ne le ferait. Oui, plus que tout c’est cela que j’aurais dû dire. Parce qu’en entendant ce nom, j’ai vraiment cru que j’étais tout prêt du but.

C’était un soir de saison sèche, l’air lourd et poisseux. Une rue pleine de poussière, chichement éclairée par deux lampadaires grésillant. C’est là que les cris ont éclaté, à deux cents mètres de nous. On s’est mis à courir vers la petite baraque, les sifflets rugissants. Sous la tôle de son toit, il y avait cette femme qui gémissait en se tenant la cheville au milieu de ses seaux en vrac. À côté d’elle, un robinet fuyait dans une ravine sale. La blessure était bénigne, heureusement.

C’est les microbes qui ont fait cela ? a demandé Moussa.

Oui. Ils… Ils étaient quatre… Seigneur, faut mettre Javel sur eux !

Elle nous a indiqué vers où ils étaient partis. Mais avant qu’on se lance à leur poursuite, elle a ajouté :

Attendez. Dans le groupe, là, il y avait… Il y avait celui qu’on appelle Pythagore !

Échanges de regards. Sourire sur le visage de Moussa.

On a détalé dans la nuit, déterminés comme jamais, suivant le halo de la lampe-torche. On a croisé un gars debout sous l’ampoule jaune de sa bicoque. Tu as vu bande de microbes ? Par là ! a-t-il répondu, le bras tendu. Plus loin on a repéré deux gosses qui se disputaient un téléphone au pied d’un bouquet de palmiers chétifs, leurs lames abandonnées au sol. On les a agrippés avant qu’ils s’enfuient. Je me souviens de leur visage, les yeux injectés de sang. Drogués, ça se voyait.

C’est toi, Pythagore ? ai-je lancé.

Sourires en coin. Moussa a asséné une baffe. Tu sais, on va vous chicoter, ô !

Le plus petit a râlé en nouchi : Hé, l’est pas là, Pythagore !

C’est où qu’on le trouve ?

Ils ont hésité, peut-être la peur. Puis le petit a dit :

Dans… Dans Le Trou, dèh !

Une sorte de cratère coincé entre deux lotissements, un gouffre effondré sur une de ces terres impropres à la construction. Des falaises ocre et boueuses tout autour.

C’est ça qu’ils appelaient Le Trou.

On est arrivés par le haut, Moussa a éclairé le fond à la torche. Un endroit sinistre. Des monceaux de poubelles jetées dans le ravin par les habitants du coin. De la verdure aussi, des arbres tordus qui se frayaient un chemin entre les immondices. Des morceaux de bâche en lambeaux. Jamais les policiers ne se risquaient là-dedans. Trop sale, trop dangereux. On s’est regardés avant de se lancer. Puis on a contourné la fosse, sifflets muets, le long des talus en équilibre. Un sentier glissant s’enfonçait vers le fond, aménagé par les gosses à même la falaise. On le tient, grognait Moussa dans la descente, avec seulement le chant des grenouilles et des insectes autour de nous. Arrivés en bas, on a avancé au hasard, les pieds pris dans un mélange de boue et de déchets.

Et dans le halo de la torche, on a repéré l’abri. Juste devant.

Une bâche noire tendue de travers entre des piquets de bois. Des tissus sales qui pendaient de partout. On a marché encore, les pas mal assurés, la respiration lourde. Mon cœur, trop rapide. Mais pas de peur. L’excitation. Moussa a tiré la bâche d’un seul geste. Et révélé la silhouette assise sur les planches. Immobile, éblouie par la torche.

Pythagore… ai-je murmuré.

Le microbe ne disait rien, les yeux explosés, le regard vide. Il réagissait à peine à la lumière. Sûrement drogué par toutes sortes de substances. En le voyant comme ça, j’ai deviné qu’il n’était pas en état de parler. Que je n’obtiendrais rien de lui à propos du fils de mon ami. Pas à ce moment-là, en tout cas.

Moussa l’a toisé, de la rage partout sur son visage noyé dans la nuit.

Maintenant, tu vas payer…

Il allait le frapper avec le couteau qu’il avait pris en main. Mais j’ai arrêté son geste.

Attends. On va le remonter, ou bien ?

Je ne voulais pas qu’il le blesse. Pas encore.

On s’est regardés, hésitants. Et finalement on a attrapé Pythagore par le bras pour le ramener là-haut. Sur la terre ferme. Trainé dans la pente alors que ses tongs glissaient dans la boue.

C’est là que j’ai vu ce qui l’attendait.

Juchées au sommet des murs ocre, des formes humaines se détachaient dans le noir. Dix-quinze personnes. Des adultes. Des curieux attirés par notre expédition. Oui, c’étaient les habitants du quartier. Ils nous observaient monter vers eux, espérant apercevoir la face de celui qui terrorisait leurs familles. Et plus on avançait, plus leurs paroles nous parvenaient. Ils se chauffaient les uns les autres, Pythagore, Pythagore, le nom du chef de gang était dans toutes les bouches. Je suis arrivé au sommet en dernier. Et j’ai découvert tous ces types prêts à en découdre, avec leurs armes de fortune entre les mains. La lumière jaune d’un lampadaire éclairait timidement ce petit monde sur le point d’exploser.

Alors j’ai réalisé ce qui allait se passer.

Et que je ne pouvais rien contre ça.

J’aurais dû mettre un terme aux espoirs de mon ami. Lui dire que Pythagore n’avait pas eu le temps de parler avant de se faire lyncher. Que la trace de Roméo avait sans doute disparu avec lui.

Toute la nuit le cadavre du chef a circulé dans les rues du quartier, son corps mutilé brandi comme un trophée sous les cris de joie. À présent il y avait des vidéos qui tournaient sur YouTube, des photos sur Facebook qui seraient bientôt censurées. Tout cela, Narcisse l’avait vu, comme ces gens qui fêtaient la mort du démon. Mais tout de même, il avait espéré que je revienne de mon expédition avec une piste. Au moins une information, un petit quelque chose qui allait lui permettre de revoir son fils. Je le jure devant Dieu, j’aurais donné n’importe quoi pour ça. Pour pouvoir lui annoncer qu’on avait retrouvé Roméo.

Mais ce n’était pas le cas.

Je ne lui ai pas raconté comment ça s’est passé. Je n’ai pas parlé de ces images qui me hantent encore aujourd’hui. La première pierre balancée par une femme, déchirant un bout de peau sur l’épaule noire. La machette de Moussa plantée dans le dos nu. Le mutisme effrayant du gamin, à terre, n’essayant même pas de se défendre. Le coup de couteau dans la cuisse. Puis le déluge de violence qui s’était abattu sur ce corps livré à la meute. Les cris, les insultes, les crachats, les coups de pieds, les coups de poing.

Non, tout ça, je ne l’ai pas décrit à Narcisse.

Je n’ai pas raconté non plus ce que moi, j’ai fait, après la lapidation, alors que le cadavre était vautré dans la terre au pied de tous ces citoyens repus. Le marteau dans ma main, les doigts serrés autour du manche. Comment j’ai frappé. Dieu me pardonne, mais oui, j’ai frappé ! Une fois, deux fois, trois fois, comme un fou j’ai frappé cette tête. Écrasé le nez, défoncé les yeux alors que les miens s’étaient remplis de larmes.

Pour faire disparaître au plus vite ce visage. Ne laisser aucune trace.

Non, bien sûr, je n’ai pas dit ce que j’ai fait quand j’ai reconnu Roméo. Quand, dans la lumière du lampadaire, j’ai réalisé qu’on s’était trompés, que celui qu’une foule entière venait d’exécuter n’était pas ce fou qui se faisait appeler Pythagore.

À Narcisse, alors qu’il me servait du thé sous le manguier dressé dans sa cour, alors que son épouse effondrée me regardait comme l’ami de toujours, j’ai dit à la manière d’un lâche :

On va continuer à chercher, dèh ! Tchoko-tchoko je vais le retrouver, ton fils.

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Un commentaire sur “Trophée Anonym’us 2016/2017 – Nouvelle n° 16 : Javel

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Cette entrée a été publiée le 25 décembre 2016 par dans Trophée Anonym'us, et est taguée .

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